Le français ne vient pas du latin

Le livre "Le français ne vient pas du latin, (Yves Cortez, édition L'Harmattan)'est une révolution linguistique. les Romains ne parlaient pas latin, ni un latin vulgaire,mais italien;

03 octobre 2007

Le français ne vient pas du latin: introduction

J'ai le plaisir de reproduire ci-dessous l'introduction de mon livre "Le français ne vient pas du latin" publié aux éditions L'harmattan Paris 2007 pour vous donner un avant-goût du fond et de la forme.

Bonne découverte

Contrairement à l’idée généralement admise, le français ne vient pas du latin, pas plus que l’italien, l’espagnol, le roumain ni aucune autre langue romane ne viennent du latin.

Ma thèse est la suivante : le latin a été la langue unique des Romains jusqu’au IIIe siècle avant J.-C., puis, le latin a été submergé par l’italien, mais est resté la langue du pouvoir et la langue des lettres. Aussi, dès le IIe siècle avant J.-C., les Romains étaient bilingues : ils utilisaient l’italien comme langue parlée et le latin comme langue écrite, et ce sont ces deux langues que les Romains ont apportées dans toutes les régions qu’ils ont conquises.

Ainsi en France, en Espagne et en Roumanie les peuples ont abandonné leurs langues respectives pour adopter l’italien comme langue parlée et n’ont utilisé le latin qu’à l’écrit, comme le faisaient les Romains. Il est vraisemblable que les Romains appelaient leur langue parlée : le « roman ». Pour éviter toute confusion avec l’usage que nous faisons de ce mot aujourd’hui, j’appellerai la langue parlée par les Romains : l’« italien ancien ». C’est à dessein que j’emploie ce terme car les Romains ne parlaient pas un latin déformé, dénommé parfois « latin vulgaire » ou « bas latin », mais parlaient une autre langue, qui n’a pas pour origine le latin, et qui était déjà de l’italien.

Le bilinguisme langue parlée/langue écrite n’a rien d’exceptionnel. Au début de notre ère, à Jérusalem, l’hébreu, langue parlée par les juifs jusqu’à cette époque, cède la place à l’araméen, mais garde son statut de langue de la religion et de la littérature. Les juifs du temps de Jésus-Christ étaient bilingues, ils parlaient araméen et écrivaient en hébreu.

Aujourd’hui, dans les pays arabes, on parle l’arabe dialectal et l’on écrit uniquement en arabe classique. En Suisse alémanique, la langue parlée est le suisse alémanique et la langue écrite est le haut-allemand. Au Québec, la langue parlée est riche d’un vocabulaire original, mais le français utilisé à l’écrit est toujours parfaitement académique. En Afrique, en Amérique et en Asie, le bilinguisme langue parlée/langue écrite est une réalité quotidienne ; les différents peuples continuent à utiliser leurs langues vernaculaires et utilisent à l’écrit une langue officielle, généralement la langue des anciens colonisateurs : l’anglais, le français, l’espagnol…

La forte divergence entre le latin et les langues romanes fait débat depuis longtemps chez les latinistes et les linguistes. En 1940, le linguiste danois Louis Hjelmslev concluait ses recherches par ces mots : « la langue-mère que nous sommes amenés à reconstruire n’est pas le même latin que celui qui nous est transmis par la littérature. » En 1953, le linguiste français Jean Perrot observe lui aussi que la langue-mère qu’il a reconstruite à partir des différentes langues romanes « ne correspond pas à l’état du latin que nous connaissons ». Ils découvrent l’un et l’autre une langue-mère très différente du latin, mais ils n’osent pas s’éloigner du dogme et affirmer qu’en fait d’« autre latin » il s’agit tout bonnement d’une « autre langue ».

En 1985, le grand latiniste Jozsef Herman reconnaissait au congrès international de linguistique et de philologie romanes, devant un parterre de lettrés venus du monde entier : « Nous autres romanisants, avec tout au plus les historiens de la langue latine, sommes à peu près les seuls à savoir qu’en ce qui concerne le processus même de transformation du latin en langue romane nous avons plus d’hypothèses et de controverses que de certitudes [...] »

En cette fin du vingtième siècle, plus les recherches s’approfondissent et moins les chercheurs s’accordent sur une explication de la transformation du latin en langues romanes. Les difficultés viennent du fait que les chercheurs sont prisonniers du dogme selon lequel les langues romanes viendraient du latin et s’ingénient à trouver des explications à toutes les supposées transformations du latin. Ils essaient donc d’expliquer la disparition des déclinaisons, du genre neutre, des verbes déponents, des adjectifs verbaux, et l’apparition des articles, du passé composé, du conditionnel… Et ils n’y arrivent pas.

Antoine Meillet, le célèbre linguiste français du début du XXe siècle, n’a que des démonstrations parcellaires et des conclusions non fondées que masquent mal ses formules péremptoires : « les innovations communes résultent du fait qu’un mécanisme délicat et complexe a été manié par des gens nouveaux de toutes sortes. »[1] Comment des gens issus de différents horizons pourraient-ils provoquer les mêmes innovations linguistiques ? Il y a là un mystère étonnant. Pour Antoine Meillet, la deuxième grande explication réside dans le fait que le peuple aimerait la simplicité : « Le déponent est dans la langue le type de complication inutile. » Le peuple se serait donc défait du déponent. Puis plus loin : « En laissant tomber le neutre le roman s’est débarassé d’une catégorie qui depuis longtemps ne signifiait plus rien. »

Le peuple grec, lui, a gardé le neutre, ainsi que les Allemands et les Russes ! Antoine Meillet a des lois à géométrie variable.

De deux choses l’une : ou bien on en reste au lyrisme de Littré qui s’exclamait dans l’introduction de son dictionnaire : « Au grand étonnement de l’érudit, les mutations s’effectuèrent comme si un concert préalable les avaient déterminées »[2], ou bien on essaie de faire une analyse rigoureuse et un tant soit peu scientifique.

Quelles sont les principales objections que l’on peut faire à une origine latine des langues romanes ?

– Comment ont pu se produire les mêmes disparitions et les mêmes apparitions de formes grammaticales dans toutes les langues romanes ?

– Comment expliquer la disparition des mêmes mots latins et l’apparition des mêmes mots non latins dans toutes les langues romanes ? Les adjectifs, les adverbes, les verbes latins les plus usuels auraient-ils tous disparu dans toutes les langues romanes ?

– Comment expliquer qu’une telle tranformation se soit faite en près de quatre siècles, de la disparition de l’empire romain vers l’an 400 à l’apparition de la langue romane mentionnée au concile de Tours en l’an 813, alors que la stabilité des langues semble une loi générale ? Antoine Meillet met pourtant plusieurs fois en évidence ce caractère des langues dans son livre sur l’histoire de la langue latine[3] : « langue d’un grand empire, le latin a gardé durant quelques huit cents ans une stabilité. »

Après huit siècles de stabilité, la langue aurait tout à coup muté à une vitesse vertigineuse au point qu’elle devienne méconnaissable !

Antoine Meillet sent bien qu’il y a là une curiosité qui ne serait propre qu’au latin et il s’ingénie à trouver des explications à la stabilité de certaines langues, comme il le fait pour le turc. « Le turc d’aujourd’hui est le turc d’il y a mille ans, la schématisaton rigide de la langue l’a préservée du changement. » Y aurait-il une loi qui expliquerait la préservation par le schématisme des langues ? Antoine Meillet note également que « la structure de l’arabe d’aujourd’hui est encore toute semblable à celle des langues sémitiques d’il y a trois mille ans ». Et pour qui connaît le grec ancien et le grec moderne on ne peut que s’étonner devant la remarquable continuité du vocabulaire et de la grammaire grecs sur deux mille cinq cents ans. Oui, les langues sont éminemment stables alors pourquoi une transformation du latin, – et quelle transformation ! –, en l’espace de quatre siècles seulement ?

Pourquoi la langue latine se fige-t-elle, pourquoi les langues romanes sont-elles si semblables entre elles et si différentes du latin ?

Nous allons passer en revue toutes ces questions et je vais m’appliquer à faire une démonstration accessible aux non spécialistes. Il faut pourtant, cher lecteur, que vous ayez conscience de deux écueils majeurs.

D’abord, vous ne pouvez pas échapper au poids du dogme, et sans cesse vous reviendra à l’esprit la même interrogation : « Mais comment se fait-il que toutes les universités, de tous les pays, enseignent une origine latine des langues romanes ? Est-il possible que l’on se trompe depuis si longtemps et avec la même constance ? Et pourquoi est-ce un amateur qui ferait cette découverte, et non un universitaire ? »

Justement, je ne pense pas qu’un homme du sérail puisse remettre en cause à la fois le dogme et la tradition. Voyez comment les linguistes Jean Perrot et Louis Hjelmslev s’autocensurent ! Ils s’arrêtent au milieu du gué. Ne soyez pas timorés ! Osez aller jusqu’au bout de la logique, quelles que soient vos convictions antérieures !

Le deuxième écueil vient de ce qu’une analyse superficielle peut laisser croire que le latin et les langues romanes ont beaucoup de points communs. Serait-ce le cas d’ailleurs que cela ne voudrait pas dire que les secondes découlent du premier. L’allemand et l’anglais, toutes deux langues germaniques, sont assez proches et pourtant l’anglais n’a pas pour langue-mère l’allemand, il en est de même du russe et du polonais par exemple.

Les nombreux points communs au latin et aux langues romanes viennent d’une origine commune, l’indo-européen, voire d’une branche de celui-ci appelée italique. À cela s’ajoutent les effets d’une coexistence de près de vingt siècles entre les langues romanes parlées et la langue latine écrite, au point que de nombreux mots romans ont été empruntés au latin.

Enfin, la croyance aveugle en une origine latine des langues romanes a conduit les étymologistes français à inventer une origine latine à chaque mot ou presque. Tous les procédés, des plus ingénieux aux plus malhonnêtes, sont mis à contribution pour mettre en évidence une prétendue filiation, sans aucune règle scientifique. Je montrerai que l’origine indo-européenne apparaît souvent avec beaucoup plus d’évidence, et qu’il est possible d’imaginer une étymologie plus rationnelle. Vous avez certainenement entendu mille fois que le mot TRAVAIL vient du latin TRIPALIUM (instrument de torture), que le mot ESCLAVE vient de SLAVUS (slave), ou que le mot FORÊT vient de FORESTIS (extérieur). Ces étymologies sont sans fondement, mais elles confortent l’idée d’une origine latine des langues romanes, alors qu’elles ne sont que le résultat de nos errements.

Là aussi, j’imagine votre perplexité. Comment, me direz-vous, toute notre étymologie serait fausse et quels sont vos titres pour vous permettre une telle remise en cause ? Je vous l’ai dit, je ne suis pas du sérail. J’ai simplement étudié, depuis des années, la linguistique et de nombreuses langues, et j’ai découvert qu’il y avait une autre voie possible.

Permettez-moi de citer à nouveau Bouddha : « Ne croyez pas une chose simplement sur des ouï-dire. Ne croyez pas sur la foi des traditions uniquement parce qu’elles sont en l’honneur depuis nombre de générations. Ne croyez pas une chose sur le simple témoignage d’un sage de l’Antiquité. Ne croyez pas une chose parce que les probabilités sont en sa faveur ou parce que l’habitude nous pousse à la croire vraie. Ne croyez rien en vous fondant sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres. »

Défaites-vous de votre prêt-à-penser, ne vous en remettez pas aux spécialistes, jugez par vous-mêmes.

Je présente ci-après les deux schémas de filiation des langues romanes. Le schéma « ancien », celui qui est enseigné par toutes les universités, et le schéma nouveau celui que je vais démontrer dans ce livre.

Dans le schéma ancien, la langue primitive, l’indo-européen, se serait transformée en italique, lui-même se serait transformé en latin. Dès l’époque romaine, le latin se serait transformé en bas latin, lequel aurait donné naissance aux langues romanes.

Dans le schéma nouveau, que je vais démontrer dans ce livre, l’indo-européen se serait transformé en italique, qui se serait transformé d’une part en latin, et d’autre part en italien ancien, bien avant l’époque romaine, puis l’italien ancien aurait donné naissance aux différentes langues romanes, alors que le latin n’a pas eu de descendance.

[1] Antoine Meillet, Esquisse d’une histoire de la langue latine, 1928. Librairie Klincksieck.

[2] Emile Littré, Dictionnaire de la langue française, Librairie Hachette, vers 1870 .

[3] Op. cit.


Posté par cortezyves à 22:23 - Extraits du livre - Commentaires [27] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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