22 avril 2008

Deux peuples, donc, deux langues

A ROME COEXISTAIENT DEUX PEUPLES ET DONC DEUX LANGUES

La reconstruction de la langue parlée par les Romains, faite à partir des langues romanes, m’a amené à considérer que ce que nous appelons le « latin vulgaire » n’est autre que de l’italien. J’ai appelé cet italien : « italien ancien », mais il est probable que les Romains désignaient leur langue du terme de « roman ».

Pour autant je ne considère pas que la langue latine ait été une langue artificielle. Le latin et le roman ont coexisté pendant des siècles, avant que le latin ne devienne la langue de l’érudition et prenne un statut de langue écrite, alors que le roman s’imposait comme langue parlée. Les Romains sont devenus bilingues et ont apporté leurs deux langues dans tout l’empire : une langue écrite, le latin et une langue parlée le roman.

Les deux langues correspondaient à deux peuples qui ont longtemps coexisté avant de fusionner en un seul peuple, et nous allons essayer de retrouver dans l’histoire de Rome la trace de ces deux peuples distincts.

Nous possédons essentiellement deux sources sur la histoire ancienne de Rome : les écrits de Tite- Live et ceux de Denys d’Halicarnasse. Ces deux historiens ont vécu pratiquement à la même époque. Le premier est né en 59 av JC, le second en 54 av JC ; le premier est mort en 17 ap JC, le second en 8 ap JC.

L’un et l’autre nous parlent d’une époque lointaine sur laquelle ils possèdent très peu d’archives et se basent surtout sur la tradition orale. Tite-Live a la sagesse de prévenir le lecteur dans sa préface :« Quant aux récits relatifs à la fondation de Rome ou antérieurs à sa fondation, je ne cherche ni à les donner pour vrais ni à les démentir : leur agrément doit plus à l’imagination des poètes qu’au sérieux de l’information ». Denys d’Halicarnasse a moins de scrupule et nous propose une version de l’histoire de Rome avant la fondation de la ville. Nous ne devons pas prendre pour argent comptant sa version de faits qui se sont déroulés quelque 1000 ans avant la naissance de l’historien!

Nous pourrions décréter, en nous basant sur l’analogie des termes, que le latin était la langue du peuple latin et que le roman était la langue du peuple de Rome. Mais les choses ne sont pas si simples. Tite-Live nous décrit la rivalité qui a opposé ces deux peuples pendant près de 160 ans, depuis la bataille du Lac de Regille en 499 av JC, suivi d’un premier traité d’alliance en 493 av JC, jusqu’à la soumission définitive des Latins en l’an 339. Un an avant cette soumission, Annius, le représentant des Latins, s’exprimant devant le sénat romain, fait une proposition de fusion des deux peuples, basée sur une reconnaissance mutuelle : « Il faut que l’un des deux consuls soit pris à Rome, l’autre dans le Latium, que nous formions un seul peuple, un seul Etat, ( …), et recevions tous le nom de Romain . » Cette proposition sera rejetée par le sénat romain qui se fait  déjà à cette époque une haute idée de Rome.

Tite-Live précise que lors du dernier conflit entre les Romains et les Latins « ce qui avivait l’inquiétude des Romains c’était que l’on avait à lutter contre les Latins dont la langue, les mœurs, le mode d’armement(…) correspondaient à ceux des Romains. » Etonnants peuples, à la fois si proches géographiquement et culturellement, mais rivaux sans merci. Ces deux peuples étaient-ils si proches que Tite-Live le dit ?

Pour autant, je ne pense pas que ce soit dans la soumission du peuple latin aux Romains qu’il faille chercher la progressive disparition du latin comme langue parlée. Car si le peuple latin est définitivement soumis à Rome à partir de l’an 339, la langue latine continue à être écrite et enseignée. Elle va rester la langue de l’élite aristocratique et des lettrés, pendant de nombreux siècles, tandis que la plèbe optera pour la langue italienne.

C’est à l’origine de la formation de Rome qu’il faut chercher l’explication de la coexistence de deux langues.  D’où vient qu’il y a à Rome des patriciens et des plébéiens, deux classes sociales apparemment étanches et aux pouvoirs si disproportionnés ? Il est vraisemblable que cela renvoie à la création de Rome, ou à sa conquête par un peuple qui va imposer sa domination pendant des siècles, de même que l’aristocratie en France sera franque après la victoire de Clovis ou que l’aristocratie en Angleterre sera normande après la victoire de Guillaume le Conquérant ou mongole en Chine à différentes périodes de l’histoire chinoise.

Mais à Rome, comme ailleurs le peuple soumis finira par revendiquer une part du pouvoir et par obtenir  un rééquilibrage des pouvoirs. Ecoutons le discours du consul Quinctius Capitolinus après l’élimination des decemvirs en 445 : « La suppression de nos privilèges, nous l’avons souffert( …), quel terme aura notre discorde ( sous-entendu entre patriciens et plébéiens) ? Quand pourrons-nous former une seule ville ? Quand pourra-t-elle être notre patrie commune ? » Ce discours nous dévoile que, si les patriciens appellent de leurs vœux la fusion en une seule ville et en une seule patrie de deux fractions de la population romaine, Rome est encore en ce temps là composé de deux peuples. Les patriciens et les plébéiens sont donc deux peuples historiquement distincts.

L’analyse linguistique, basée sur la reconstruction de la langue-mère des langues romanes, nous a permis  de mettre à jour l’existence d’une langue parlée, qui n’est pas un latin déformé, mais de l’italien. Nous sommes donc en présence de deux langues, le latin et l’italien,  et de deux peuples, les patriciens et les plébéiens. Je propose, en toute logique, de considérer que la langue des patriciens était le latin et celle de le plèbe, l’italien.

Posté par cortezyves à 17:35 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Deux peuples, donc, deux langues

    Piste intéressante

    Je trouve que cette piste socio-linguistique fondée sur les bases de la société romaine est très intéressante. Des recherches et études plus approfondies pourraient mener à des résultats très intéressants quant à l'origine des langues romanes.

    Posté par Stéphane, 22 avril 2008 à 23:03 | | Répondre
  • incohèrences?

    je viens de parcourir votre site, et je ne suis pas convaincu par votre thèse.
    De manière générale, je pense que vous considérez trop l'aspect linguistique et trop peu celui sociolinguistique.
    Par exemple sur cette histoire des romains qui mettent en défaite les latins, il y a cette supposition étrange que les romains, bien que vainqueurs, aient laissé le pouvoir aux latinophones ou du moins à une élite férue de latin. Et ce pour des siècles (puisque nous sont parvenus des élites jusqu'à la fin de l'empire - et m^eme au-delà - que des textes en latin).
    Votre explication serait-elle similaire à celle que l'on donne pour l'insuccès de la langue franque en France (les vainqueurs ont fini par adopter le vieux français).

    D'un point de vue linguistique:
    les mots neutres de la 3ème déclinaison latine sont souvent ceux ayant pris des genres différents dans les langues romanes (par exemple mare, maris qui en français se dit la mer et en italien il mare). Pour les mots de la 2ème déclinaison en -um, la chute du -m a provoqué une assimilation aux mots masculins en -us (NOMINATIF) ou -um (ACCUSATIF) où -s et -m sont aussi tombés.

    Quant à la question de l'évolution de la grammaire, il suffit de voir l'ancien français qui possédaient encore deux cas (le cas régime et le cas sujet). Comment en sommes nous arrivés à les abandonner? Si vous ne pouvez y répondre si facilement, imaginez un peu pour le latin qui s'est diffusé sur un territoire gigantesque, et qui, sur son propre territoire d'origine, était modifié par tous ces arrivants des quatre coins de l'empire (en tant qu'esclaves, commerçants, voyageurs, et bien s^ur envahisseurs).
    J'avais lu un jour que l'on peut comparer ce phénomène à celui de la langue française dans les anciennes colonies: regardez le cré^ole, le français parlé dans certains pays d'Afrique. Après une centaine d'années, nous ne les comprenons quaiment plus...

    Posté par hans, 24 juillet 2009 à 23:00 | | Répondre
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